Histoire d'y voire un peu plus claire dans la disparition de Pierre Quemeneur et dans la condamnation de Guillaume Seznec
Souvenez vous les enfants, la version de Marie Jeanne , je vous l'ai déjà faite. Mais là , c'est à la Supérieure du couvent qui va accueillir sa fille qu'elle raconte. Ça me permet des variantes stylistiques .
Et puis, elle dit ce qu'elle veut bien dire...
Ma très Révérende Mère
Vous m'avez demandé de vous dire la vérité.
Vous n'accepterez de prendre notre fille en charge pour son éducation que si vous avez une connaissance complète des faits qui sont actuellement reprochés à mon mari. Peu importe, m'avez vous dit, la gravité des choses mais c'est leur connaissance qui compte pour vous.
C'est donc, en quelque sorte , une confession que je vais vous faire.
Je ne vous cacherai rien.
Comme vous le savez , sans doute, Guillaume , mon mari, a toujours été un très bon chrétien et il a une grande crainte de la justice de Dieu. Mais il n'a jamais su s'empêcher de mener ses affaires d'où le scrupule était souvent exclu. Et il n'a pas été très charitable avec ceux qu'il rencontrait dans son commerce. Comme il avait un besoin d'argent permanent, il n'hésitait jamais à se lancer dans des combines peu recommandables. Oh non, je ne dirai jamais qu'il était malhonnête. Mais bien des fois , j'ai du l'arrêter avant qu'il ne tombe dans des coups que certain appelleraient des délits. . Aussi, c'était souvent moi , en plus de faire tourner au maximum notre blanchisserie, qui dus intervenir auprès des clients ou des fournisseurs pour calmer les choses.
Mais sachez que Guillaume me disait toujours que cet argent, c'était pour faire mon bonheur et celui des enfants.
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Pour que la scierie tourne comme il le fallait, nous devions acheter sans cesse du matériel, et toujours du matériel moderne sinon nous n'aurions jamais pu garder la place qui était la nôtre à Morlaix. La concurrence ne nous aurait pas épargné longtemps. Et pour acheter du matériel, il fallait des fonds. Aussi Guillaume ne manquait jamais de faire fructifier tout marché qui passait à sa portée. Par exemple, il avait la main adroite pour acheter des automobiles ou des camions et les revendre un peu plus cher après les avoir bien réparés et bien nettoyés.
Mais il y avait toujours des jaloux qui prétendaient qu''il les avait roulés ou qu'il leur devait encore de l'argent. Il fallait bien se défendre.
Tout cela, Ma révérende Mère, c'était les affaires. Guillaume ne les oubliait jamais et il était toute la semaine sur les chemins et les routes, ou encore à l’atelier, à s'occuper de réparer, de régler une machine, à donner des conseils à nos ouvriers.
Le dimanche, il y avait les fêtes, les pardons, les pèlerinages.
Et puis, il y avait les enfants à élever, à bien veiller sur leur religion.
Ma belle-mère, Madame Seznec, était venu à Morlaix, au début, pour aider Guillaume, tandis que moi, j'étais restée à Brest pour m'occuper de la blanchisserie.
Ma belle-mère est une femme bonne croyante mais, je vous le dit quand-même, elle est pleine de superstition. Elle écoute trop souvent ces femmes qui lisent l'avenir dans les cartes et aussi dans le marc de café. Et sa religion est encore bien marquée des vieilles pratiques qui n'ont plus tellement l'encouragement de nos prêtres.
Elle ne se montrait pas tellement gentille avec moi, me reprochant à longueur de temps d'être trop moderne, trop dépensière ou pas assez courageuse pour m'occuper moi-même de la cuisine et du linge.
Ce n'était pas si facile. Elle aurait voulu continuer à être la mère poule pour Guillaume. Et moi qui avait tant de tendresse pour Guillaume. On était finalement comme des rivales. J'avais dit à mon mari que je ne voulais pas qu'elle reste à Traou ar Vilin quand je m'y installerai dès qu'on aurait vendu la blanchisserie de Brest. On s'était disputé, pourtant ma belle-mère avait dû quitter la maison, pour aller chez une de ses filles, en ville.
On vivait bien, finalement quand a commencé toute notre misère à cette fin de printemps 1923.
Cela faisait un certain temps que Pierre Quéméneur, s'il ne faisait pas d'affaires avec mon mari, fréquentait un peu plus notre famille. Ça pouvait être de l'amitié. Enfin, je l'avais cru comme ça. Il venait bavarder et rien d'autre. Et comme il voyageait tout le temps dans le pays, on lui laissait parfois à son usage un lit en haut et il faisait un peu partie de la famille. Mais pas vraiment. Mon mari et lui, ils discutaient pendant des heures sur les affaires, sur la politique, sur les uns, sur les autres, sur les maires des environs, sur les paroisses, sur les prêtres. Je ne sais pas à quoi ça leur servait mais c'était comme ça.
Ils connaissaient des quantités de gens, des gens qui avaient toujours quelque chose à vendre ou quelque chose à acheter. Ils leurs donnaient des tas de conseils. Parfois, ils leurs prêtaient de l'argent ou leur en empruntaient. Ils faisaient les métiers les plus divers, de férailleur à dentiste, de mécanicien à boulanger.
En 1923, ça a commencé par une visite à Traou Nez, une grande propriété que Quéméneur exploitait pour ses poteaux et ses fagots. Il pensait que je pourrai y mener une vie plus calme, plus agréable qu'à Morlaix et que Guillaume y trouverait son compte. Il nous y emmena dans sa belle automobile verte, un après-midi de mars, je crois . Et après, Guillaume se renseigna sur le prix qu'il trouva bien trop élevé.
Pourtant, cette idée lui rentra rapidement dans la tête et y fit peu à peu son chemin. Je ne sais pourquoi. Mais elle ne le quitta bientôt plus. Et moi qui pensais que Paimpol, c'était bien trop loin. Ce n'était plus chez nous. Déjà, Morlaix... Et pourtant, dans le même temps, je m'y voyais bien , dans cette maison. On aurait pu dire qu'elle était comme un petit château...
C'est à cette époque que Quéméneur et mon mari, ils ont commencé à causer d'une affaire qu'ils auraient pu faire ensemble. Une affaire qui concernait des automobiles.
A la fin, Quéméneur a dit qu'ils devaient aller tous les deux à Paris, pour , justement, la commencer, cette affaire. Avec une vieille voiture américaine de mon mari.
Et le 24 mai , les voilà partis. Elle ne devait pas très bien marcher, cette voiture parce que mon mari est parti puis revenu, puis reparti, alors que Quéméneur s'impatientait de l'attendre à Rennes.
Le Dimanche suivant, le temps était frais mais ensoleillé dès le matin. J'étais levé et bavardais avec Angèle, notre bonne, en prenant un grand bol de café à la cuisine. Quand Pierre Quéméneur, comme ça lui arrivait parfois, est entré en riant dans la cuisine. On a été surprise, on le croyait à Paris. Avec Guillaume. Ils étaient donc déjà revenus ?
Pierre nous a raconté un voyage plein d'ennuis et Guillaume , toujours sur la route. Lui, il est revenu par le train, après avoir fait ses affaires, dans la capitale.
Comme j'étais en chemise de nuit, je me suis excusée pour aller passer des vêtements. Mais Pierre m'a dit qu'il avait des choses importantes à m'expliquer, que ce ne serait pas très long et qu'il devait continuer sur Landerneau.
Je lui ai proposé de passer dans la salle, et, sans que j'ai eu le temps de l'éviter, il a mis une main sur mon épaule et l'autre sur ma hanche où j' ai senti ses doigts...comme, une caresse.
Croyez-moi, Ma très Révérende Mère, j'ai été tellement surprise. Je l'ai vivement repoussée en hurlant. Je l'ai vu basculer et tomber. Je hurlais toujours, et lui ne se relevait pas. Il ne bougeait pas, recroquevillé au sol. Un peu de sang, au front. Et là, je ne sais plus ce que j'ai fait, en dehors d' hurler , encore et encore.
Je n'ai pas su combien de temps ça a duré, mais ma conscience ne m'est revenu que beaucoup plus tard, quand Guillaume était déjà revenu et qu'il pleurait. Des sanglots énormes.
Je crois qu' Angèle s'est occupé d'un peu de tout. Après, ils m'ont raconté qu'ils m'avaient mise au lit et que je m'étais endormie.
J'ai su plus tard que Pierre était mort et que Guillaume avait mis son corps dans la chaudière et que la chaudière avait brûlé toute la nuit. Que Samson et Angèle s'étaient renseignés : personne n'avait vu Pierre entrer dans la maison
Qu'avec Kerné, mon mari avait combiné un truc pour sauver mes dollars. Parce qu'il avait emporté mes dollars à Paris...et qu'il avait espéré , en les donnant à Quéméneur, acheter Traou Nez.
Et qu'il allait falloir raconter une histoire.
Sinon, c'était la ruine.
Et la prison.
Bien sûr, que c'était accidentel. Mais Quéméneur, pourquoi, il était venu à la maison ?
Et pourquoi je l'avais repoussé si fort en criant « Non, pas vous » ?
Pourquoi sa mère, qu'il était allé voir aussitôt, ricanait tout en ayant un sourire narquois ?
J'ai été obligée de lui jurer que j'avais été tout aussi surprise que lui. Que je n'avais jamais rien fait de déplacé avec Pierre. Non , rien.
Et je veux le jurer encore à vous, Ma Révérende Mère.
Non rien, absolument rien.
La suite n'a été qu'un gigantesque cauchemar.
Il a fallu sans arrêt s'adapter à cette histoire qu'ils avaient imaginé, lui et Kerné et à ce qui se déroulait chaque jour. Raconter à Jenny, la sœur de Quéméneur, et puis aux journalistes et puis à la police , et encore aux journalistes et encore à la police.
Tout s'est effondré quand ils ont convoqué Guillaume à Paris. Poussé par Pouliquen, le beau-frère de Quéméneur, la police s'est mise à porter leurs soupçons sur Guillaume. Et Guillaume s'embrouillait de plus en plus dans ses mensonges
Seule, absolument seule, je devais me débattre pour que mes paroles collent au mieux à ce qu'avait pu dire Guillaume : à propos des dollars, à propos d'une machine à écrire qu'on avait trouvé , à propos de tout, à propos de rien.
Guillaume m'avait fait promettre de ne rien avouer en me disant que la police, puisqu'il était innocent, finirait bien par le libérer.
Mais rien n'allait comme ça.
On l'avait si vite mis en prison.
Voilà, Ma très révérende mère.
Je vous ai avoué que Quéméneur est mort parce que je l'avais poussé, que Guillaume avait brûlé son corps et qu'on avait fait des faux papiers pour essayer que notre argent ne soit pas perdu.
J'ai voulu le dire à la Police. Tout d'abord, j'ai écrit à un ancien policier, un ami de Guillaume, Ségur. J'avais imité la signature de Guillaume et ça n'a rien donné. Et puis, plus tard, dans un moment d'épuisement j'ai parlé à Vidal, le commissaire qui faisait l'enquête, mais il m'a prise pour une folle.
Guillaume, lui, il a été très tourmenté par des soupçons qu'il s'est mis à nourrir contre moi, une idée que j'aurai pu le tromper avec Pierre. Sa mère avait sa part de responsabilité dans cette histoire. Il m' a même écrit une lettre affreuse dans sa prison. Cette obsession s'est transformée en une autre, un amour de plus en plus fou pour moi . Et moi, dans son silence pour me protéger, je trouvais une admiration et un amour de plus en plus fort.
Je ne sais pas comment, mais , dans ma tête, je le défendrai jusqu’à la mort.
Que Dieu me soutienne et que Dieu me protège comme il soutient et protège Guillaume.
Ma très Révérende Mère,
Je vous ai dit la vérité et vous supplie de me croire,
Je vous demande votre protection pour ma fille et pour moi.
Priez Dieu pour nous.